Bienvenue à Mounmueang, village Khmu

En trente ans, politiques étatiques, développement et «tourisme ethnique» ont transformé la vie des ethnies du nord du Laos.

Le développement rapide du tourisme dans la région de Luang Prabang, conséquence de l’inscription de l’ancienne capitale royale sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 1995, a transformé, non seulement la vie des habitants du site lui-même, mais aussi celle des populations de la région, y compris les membres des minorités ethniques. Le développement d’un « tourisme ethnique », à partir des années 2000, a, de fait, produit des effets mélangés sur ces populations Khmu ou Hmong, les deux principales ethnies de la région, qui cohabitent avec les Laos des plaines.

Mais l’évaluation de l’impact de ce développement exige d’abord une remise en contexte. Avant même l’arrivée du « tourisme ethnique », les minorités ethniques ont dû s’adapter à la modernité à cause des changements souhaités par le pouvoir communiste laotien à partir du milieu des années 1980.

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Prenons le village Khmu de Mounmueang, lequel se situe à trois heures de marche de la ville d’Udomxay, au nord de Luang Prabang. Il n’y a pas encore de véritable route qui relie le village à Udomxay, mais en alternant marche à travers les champs de maïs, parcours en jeep, et franchissement de rivière, on finit par atteindre cette collection de huttes et de maisons qui s’égrènent le long d’un large chemin en pente. Mounmueang est beaucoup plus accessible aujourd’hui, et donc beaucoup plus exposé au « développement », que ne l’étaient les quatre villages anciens dont il constitue le regroupement.

« Nous avons été déplacés en 1985. Le chef du district est venu voir les habitants de quatre villages Khmu disséminés sur les versants et il a dit que nous devions nous regrouper plus bas », explique Kham Hack, le chef du nouveau village, assis sur le perron de sa maison en béton, que rien ne distingue d’une maison lao de la plaine.

« Le chef de district a ajouté : vous pouvez toujours aller dans vos champs, près des anciens villages », poursuit Kham Hack. Cette politique de « déplacement des villages » plus bas vers les plaines a été appliquée à l’ensemble du pays.

« Plus de 50% des villages du pays ont été déplacés. C’est difficile de parler de déplacements volontaires ou involontaires, car c’est toujours un mélange de négociations avec l’administration et de persuasion insistante. Ce qui est sûr, c’est qu’on leur a dit à un moment : ‘si vous restez dans les montagnes, vous n’aurez rien. Pour vos enfants, pour l’accès à la route, pour l’hôpital, pour l’éducation. Il faut venir près des axes routiers, car nous, nous n’avons pas les moyens d’aller dans les montagnes », explique Olivier Evrard, ethnologue et expert de l’ethnie Khmu et qui travaille pour l’institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Nous avons abandonné l'animisme. Le chamane est mort et personne n'a voulu le remplacer.

Et quand ces villages ont été déplacés, tout un pan de la culture ethnique a disparu, car celle-ci était liée à la localisation et à la configuration du village d’origine. « Avant, on trouvait dans les anciens villages Khmu des formes d’organisation presque en cercle. On voyait qu’il y avait des chœurs de maisons qui étaient souvent en cercle avec une maison commune au centre, devant laquelle se pratiquaient les sacrifices de buffles à différentes périodes du cycle villageois. Tout cela a disparu. On se retrouve avec des habitats en bambou pour les plus pauvres, et en briques et en bois pour les plus riches qu’absolument rien ne distingue d’un habitat lao de l’autre côté de la route », ajoute Olivier Evrard.

Ainsi du village de Mounmueang. « Nous avons abandonné l’animisme », concède Kham Hack, le chef du village. « Le chamane est mort et personne n’a voulu le remplacer. Aussi, quand nous faisions les cérémonies dans le village, comme de tuer un cochon pour nourrir les esprits ou de sacrifier un buffle, cela créait des ennuis », ajoute-t-il évasivement. Les allers retours pour cultiver du riz gluant sur essart (ou culture sur brûlis) sur les versants ont aussi été abandonnées. « Nous pratiquons la riziculture fixe depuis une vingtaine d’années. Sur les versants, la forêt a disparu et la terre n’est plus fertile. C’est l’Etat qui a demandé que nous fassions plutôt ce type de riziculture, car avec la culture sur essart, nous déplacions nos champs en permanence », explique Kham Hack. Et à Mounmueang comme dans de nombreux autres villages de la région, c’est surtout le maïs qui est cultivé, pour être traité dans des usines en ville, puis exporté en Chine. Le riz sert essentiellement à la consommation domestique, le surplus, s’il existe, étant vendu localement sur le marché.

Le « tourisme ethnique » n’a pas touché directement Mounmueang. « Il n’y a pas d’occidentaux qui viennent ici », dit Kham Hack. Mais de manière générale, l’ethnie Khmu, qui constitue 11% de la population du Laos et la majorité de celle du nord-Laos en dehors des villes, est, comme les autres ethnies des versants ou des montagnes, affectée diversement par le tourisme.