Luang Prabang, sanctuaire ethnique ou ville de bobos ?

L’ancienne capitale royale de Luang Prabang, dans le nord du Laos, est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1995. La préservation du patrimoine architectural et naturel du site a provoqué un développement touristique important. Mais ce développement lui-même a entraîné d’autres changements, notamment sur la population et ses traditions. 

À Luang Prabang, un Centre des arts traditionnels et de l’ethnologie (TAEC) s’est donné pour mission de préserver et de promouvoir l’artisanat traditionnel, et notamment textile, des minorités ethniques. Le TAEC a ouvert un beau musée qui resitue à la fois les ethnies dans le contexte laotien et explique leur mode de vie et leur artisanat.

« Il est clair que l’intérêt des touristes qui visitent le Laos pour l’artisanat aide à maintenir ces pratiques traditionnelles », indique Donna Lednicky, directrice du marketing et du développement de TAEC. Mais si une portion des touristes est prête à acheter à leur juste prix des produits artisanaux à la fois authentiques et de qualité, la plus grande partie souhaitera plutôt acquérir quelques souvenirs apparemment typiques, mais qui sont souvent importés en masse de Chine ou du Vietnam. « L’investissement en temps pour tisser une pièce à la main justifierait un prix plus élevé, mais le touriste n’appréciera pas forcément la qualité de cette pièce immédiatement. Et donc, comme ces vendeurs doivent gagner un revenu pour faire vivre leur famille, les designs les plus complexes ne sont plus reproduits », poursuit Donna Lednicky. « Il y a un risque réel que cela disparaisse », reconnaît-elle.

Mais cette tendance est-elle seulement dûe au développement du « tourisme ethnique » ? Non, répond répond Khuey Chanthawong, directeur-général de TAEC, qui est lui-même de l’ethnie Khmu : c’est tout simplement le reflet d’une tendance générale due à l’influence de la modernité et des motivations économiques. « Nous sommes quelques-uns à essayer de préserver le savoir-faire traditionnel, mais ce n’est pas suffisant. La culture traditionnelle s’affaiblit, disparaît », dit-il. « Mon grand-père qui était d’Udomxay avait un grand savoir-faire pour la vannerie. Mon père savait en faire un petit peu. Mais moi, qui suis né et qui vit à Luang Prabang, je ne sais pas en faire du tout. Ce sera la même chose pour tous les Khmu qui ont moins de quarante ans. Ils vivent en ville et le moyen pour eux de gagner leur vie n’est pas la vannerie mais un diplôme d’université pour obtenir un travail », admet-il. Les Khmu sont reconnus – ou du moins étaient reconnus jusqu’à présent – comme les grands experts de la vannerie dans le nord du pays.

Artisans habiles et commerçants pugnaces, les Hmong ont, peut-être plus que les Khmu, su profiter des opportunités ouvertes par le « tourisme ethnique ». Beaucoup des commerçants au marché de nuit de Luang Prabang sont des Hmong. Un résident français de Luang Prabang explique avec verve comment les Hmong ont fabriqué « en copiant un modèle envoyé par un Hmong américain » des « pantoufles hmong » – lesquelles n’ont bien évidemment aucune place dans l’artisanat traditionnel hmong – ou fabriquent des coussins avec d’énormes motifs floraux, alors que les motifs sur les broderies hmong traditionnelles sont extrêmement petits. « Ils se disent : ‘si cela plaît aux touristes, ils en veulent, il faut en fabriquer’ », raconte ce résident.

Dès lors, le développement du « tourisme ethnique » a-t-il désavantagé certaines ethnies au profit d’autres ? En partie, oui, répond l’ethnologue Olivier Evrard, même s’il souligne que cela a surtout « renforcé les inégalités pré-existantes ». « Certaines populations sont en mesure de tirer plus facilement leur épingle du jeu, parce qu’elles peuvent accéder aux centres urbains avec des produits qui plaisent aux touristes. C’est le cas des tisserands Lao avec la soie et des Hmong avec les broderies. Ces deux populations ont vite compris comment adapter leurs motifs traditionnels aux attentes visuelles « design » des occidentaux », poursuit-il.

Le tourisme ethnique a renfocé des inégalités préexistantes

Mais l’explication vient aussi de ce que ces deux populations bénéficiaient d’un capital économique suffisant pour acheter des places au marché dans les centres visités par les touristes. « Même s’ils viennent de villages éloignés, ils ont des réseaux urbains suffisants pour tirer leur épingle du jeu. Ce n’est pas le cas des Khmu. Et souvent il ne viendrait pas à l’idée de vendre leur vannerie. Ils commencent juste à le faire, mais c’est encore balbutiant », estime l’expert des Khmu.

D’un point de vue plus général, toutefois, le développement du tourisme a profité à l’ensemble des minorités, y compris les Khmu, car l’inscription de Luang Prabang au patrimoine mondial a altéré la composition ethnique de la population de la ville, laquelle était surtout composée de Laos des plaines avant 1995. « Les femmes Hmong ont été les pionnières, car elles pensaient à juste titre qu’elles avaient plus de chance de vendre aux touristes leur artisanat, qui est un très bel artisanat à base de broderies et d’appliqués », explique Francis Engelmann, résident de longue date à Luang Prabang et auteur de plusieurs livres sur le Laos. « Les hommes les ont ensuite rejoints et ont trouvé des emplois comme chauffeurs de tuk-tuks (tricycles à moteur). Aujourd’hui, si vous regardez le personnel dans l’hôtellerie et les restaurants, vous avec beaucoup de membres des différentes ethnies. Luang Prabang est devenu une ville beaucoup plus multi-ethnique qu’elle ne l’était autrefois », poursuit Francis Engelmann.

Les monastères bouddhiques de la ville ont aussi joué un rôle d’ascenseur social : bien financés par les habitants de la ville qui profitent du tourisme, ils peuvent accueillir jusqu’à 1.400 novices – ou apprentis-moines – venus des villages éloignés de la région et leur permet d’étudier jusqu’à la fin du cycle secondaire. Et, une fois le cycle secondaire terminé, au lieu de revenir comme autrefois travailler dans les rizières de leur village familial, ces jeunes trouvent à s’employer en ville dans des métiers liés au tourisme. « C’est ainsi qu’on va retrouver au bout d’un certain temps des enfants pauvres d’agriculteurs qui vont devenir directeur d’hôtel ou même fonder eux-mêmes une nouvelle entreprise. C’est le bon côté des choses », estime Francis Engelmann.