Chez les protecteurs de la forêt laotienne, à Long Lan

Long Lan est un village-modèle, promu en exemple pour son succès dans le maintien de l’éco-agriculture traditionnelle.

Long Lang, un village hmong situé dans une zone forestière à 45 kilomètres de l’ancienne capitale royale de Luang Prabang, est un village particulier dans cette région nord du Laos. Alors que nombre de paysans de cette partie du pays louent leur champs aux entrepreneurs chinois pour la culture, à grand renfort de pesticides chimiques, de bananes exportées vers le sud de la Chine, pour la pisciculture ou pour la production de légumes vendu sur le marché local, les habitants de Long Lan continuent à résister farouchement à la pénétration des entrepreneurs privés venus de l’extérieur.

Le village a pourtant été fortement secoué par les soubresauts politiques et sociaux du pays. En 1975, après la prise du pouvoir par les communistes à Vientiane, les Hmong sont descendus de leurs hameaux de montagnes pour s’installer dans ce qui est aujourd’hui Long Lan, lequel était à l’époque un village Khmu abandonné. Mais c’est surtout l’interdiction imposée par le gouvernement laotien en 1996 de cultiver de l’opium qui a fortement affecté le mode de vie des Hmong de Long Lan.

Jusqu’alors ceux-ci cultivaient du riz d’essart (sur brûlis) pour leur propre consommation dans les collines et, pour obtenir de l’argent, faisaient pousser les pavots à opium, utilisés notamment pour la production d’héroïne.

« Après 1996, ce sont les hévéas qui ont remplacé l’opium », explique Sai Kheu Ya, un jovial paysan Hmong de Long Lan, assis sur un banc en dessous de sa maison sur pilotis. Agé de 69 ans, Sai Kheu Ya est propriétaire de 2.000 arbres d’hévéas, ce qui lui a permis l’étonnant exploit d’envoyer ses douze enfants à l’école, deux d’entre eux ayant déjà décroché une licence à l’université de Luang Prabang. « Ce sont des commerçants Hmong de Luang Prabang qui viennent nous acheter les feuilles de caoutchouc, lesquelles sont ensuite exportées vers la Chine », poursuit Sai Kheu Ya.

Chaque herbe, chaque plante, chaque arbre ici peut être utilisé pour soigner

Long Lan est donc intégré dans des circuits agro-commerciaux transnationaux. Mais la particularité de cette communauté est qu’elle parvient à maintenir un équilibre entre cette inévitable liaison avec une économie commerciale et la préservation de techniques traditionnelles d’agriculture organique.

« Nous n’utilisons aucun pesticide, ni aucun engrais chimique. Nous pratiquons l’agriculture biologique depuis toujours. Nous n’utilisons que l’eau de pluie », indique Che Si Yang, le chef du village de Long Lan, un paysan âgé de 78 ans qui paraît vingt ans de moins que son âge. Le village cultive notamment des choux et des avocats, selon des méthodes naturelles.

« Notre productivité n’est pas très élevée, car nous n’utilisons aucun produit chimique, mais des commerçants viennent acheter nos produits pour les restaurants et les hôtels de Luang Prabang, lesquels sont friands de produits cultivés de manière écologique », ajoute-t-il.

L’une des richesses du village est sa forêt d’herbes médicinales, dans laquelle les villageois de Long Lan, qui connaissent exactement les propriétés des différentes plantes, viennent s’approvisionner. « Chaque herbe, chaque plante, chaque arbre ici peut être utilisé pour soigner certains maux, qu’il s’agisse de problèmes d’estomac, de maux de têtes, de problèmes aux yeux ou d’autres maladies », indique Nguyen Nhu Son, un jeune stagiaire vietnamien qui réside depuis plusieurs mois dans le village, en marchant sur l’humus épais de la forêt bruissante de sifflements d’insectes.

Car le succès de Long Lan en tant que communauté capable de gérer de manière durable ses ressources naturelles a attiré l’attention d’une association vietnamienne impliquée dans l’enseignement et la propagation des techniques d’éco-agriculture : le SPERI ou Institut de Recherche en Politique Sociale et Ecologique.

L’association, soutenue en France par le CCFD-Terre Solidaire, est arrivée à Long Lan en 1999 et ses responsables ont été frappés par la façon dont les villageois Hmong avaient réussi à maintenir leurs lois coutumières pour gérer l’environnement. Très vite, ils décident de prendre Long Lan comme « village modèle » pour diffuser l’approche et les techniques utilisées par les villageois.

Une école agricole a ainsi été construite par SPERI au sein du village et des cours sont dispensés aux membres des minorités ethniques de la région sur « l’agriculture et l’élevage durables », « l’utilisation des sources d’eau » et « la protection des herbes et plantes médicinales ». Les enseignants sont eux-mêmes des villageois de Long Lan qui ont subi une session de formation au Vietnam sous l’égide de SPERI – une expérience qui témoigne de ce que ce ne sont pas uniquement des ONG occidentales qui s’efforcent de combattre les tendances destructrices impulsées par l’agriculture commerciale à grande échelle et les projets économiques dévastateurs, des barrages hydro-électriques aux mines de charbon ou d’or. De nombreux experts étrangers, venus d’Europe et d’ailleurs, sont d’ailleurs venus étudier le village, lequel envisage, avec l’appui de SPERI, de faire l’an prochain une demande pour être inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Mais là où SPERI, association basée dans un pays communiste autocratique comme le Vietnam, ne laisse pas d’étonner, c’est par sa combativité face aux autorités gouvernementales laotiennes. « Entre 1999 et 2004, SPERI a mis en place un projet pour permettre aux villageois de Long Lan d’obtenir la reconnaissance de leurs ‘droits communautaires’ sur leurs terres, et donc le droit d’exploiter légalement celle-ci ainsi que de recevoir un certificat reconnaissant ce titre de propriété », explique Vang Sin Min, un Vietnamien qui travaille comme coordinateur du réseau des jeunes agriculteurs de Long Lan sous l’égide de SPERI.

Une partie des cours dispensés au sein de l’école agricole de Long Lan porte sur cet aspect particulièrement sensible au Laos où des entreprises étrangères – chinoises, vietnamiennes ou thaïlandaises, entre autres – tentent souvent de déplacer de leurs terres des paysans, avec la complicité des autorités laotiennes, pour mettre en place leurs propres projets. « Des cours portent sur les différentes étapes pour prendre les terres au gouvernement de manière à ce que les droits des villageois sur ces terres soient reconnus et qu’ils puissent les exploiter », indique Vang Sin Min. « Les lois coutumières doivent être combinées avec les lois du pays », ajoute-t-il.

Qu’une simple association puisse opérer aussi librement et sur des questions aussi controversées dans des régions reculées du nord-Laos s’explique peut-être parce que celle-ci vient du Vietnam, lequel fait toujours figure de grand-frère idéologique du Laos. Les organisations non gouvernementales laotiennes qui ont tenté de faire la même chose sont souvent l’objet, au mieux, d’intimidations de la part des autorités laotiennes.