Bali se tourne vers un tourisme de village

Devant les ravages du tourisme de masse dans le sud de Bali, les initiatives privées se développent, soutenues par les communautés locales, pour trouver un nouveau modèle qui profite à la population locale. Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Visite de trois villages : Undisan, Kiadan-Plaga et Umabian.

« Ubud est aujourd’hui hors de portée des Balinais. Les étrangers achètent les commerces en espérant se faire une place au soleil, mais ils l’achète à prix d’or. Résultat : il n’y a presque plus de Balinais à Ubud ! Ils ne peuvent même pas louer ! ». Ce cri du coeur est celui de Rai, qui tient une maison d’hôtes dans une rue devenue commerçante en une poignée d’années. Elle est née à Ubud, ‘capitale culturelle’ de Bali il y a encore cinq ans, aujourd’hui surtout redoutée pour ses embouteillages.

Ailleurs, ce sont les réseaux d’eau et d’électricité pensés pour répondre aux besoins des touristes malgré des menaces de pénuries. Quand ce ne sont pas les plages privatisées par les hôtels qui interdisent aux Balinais l’accès à leurs lieux de culte. Pire : les Balinais ne profitent même pas des retombées économiques de l’industrie touristique. Une équipe de chercheurs vient d’estimer dans The ASEAN Journal on Hospitality and Tourism, que plus de la moitié des bénéfices de l’hébergement des grands hôtels internationaux allaient à l’étranger (en anglais).  Le pays, autrefois exportateur agricole, ne peut même plus nourrir cette population et doit désormais importer. Cette situation explique sans conteste le ras-le-bol d’une partie de la population balinaise, dont témoignent les manifestations contre un nouveau projet de polderisation de la baie de Benoa.

Dans un contexte de saturation, l’Indonésie veut doubler le nombre d’arrivées en 2020 pour concurrencer la Malaisie, Singapour et la Thaïlande. Et la province de Bali, destination la plus populaire du pays, s’impose comme le fer de lance de cette politique. Le nombre de touristes étrangers a déjà doublé entre 2008 et 2015, passant de 2 à 4 millions (dont 20% d’Européens). Et la province balinaise devrait désormais profiter de l’assouplissement de la politique de visas.

Dans un contexte de saturation, l’Indonésie veut doubler le nombre d’arrivées en 2020 pour concurrencer la Malaisie, Singapour et la Thaïlande.

Comme l’explique Franck Michel, anthropologue français qui vit à Bali, dans un article sur l’articulation entre le patrimoine culturel et le développement du tourisme dans l’île, le tourisme international est « tantôt perçu comme une véritable pollution culturelle, tantôt comme le vecteur d’une authentique renaissance culturelle »… et il résiste à tout.

C’est ainsi que depuis une dizaine d’années, une nouvelle tendance s’affirme discrètement sur l’île : le tourisme de village. Les professionnels du secteur et les communautés locales s’organisent dans le but de préserver la culture balinaise et de protéger leur environnement naturel… en réorientant les profits du tourisme vers les Balinais. Putu Winastra, vice-président de l’association indonésienne de tours opérateurs et d’agences de voyage, Asita, explique ce parti-pris :

« Si nous ne le faisons pas maintenant, dans 10 ou 20 ans Bali sera perdu. Sur 130 000 chambres environ disponibles à Bali, 90000 sont localisées dans le sud. Il n’est pas question de rééquilibrer en surenchérissant avec de grands hôtels, mais en créant une offre écotourisme, avec des villages qui ont su conserver leur culture locale. 

« De plus en plus de touristes recherchent une expérience unique et tranquille, dans le nord ou l’est, où la religion et la culture sont restées importantes. Et nous essayons de leur prouver que Bali peut encore leur donner ce qu’ils souhaitent. Beaucoup d’endroits n’ont pas encore été explorés ! »

Cette offre ne s’adresse pas qu’aux routards à la recherche du grand frisson. Pour les professionnels du tourisme, le défi reste de faire sortir le vacancier de son hôtel pour lui monter le ‘vrai’ Bali. Les touristes sont toutefois de plus en plus nombreux à être attirés par la promesse d’un Bali ‘authentique’ tout en restant dans une offre classique : s’installer dans un hôtel, faire un tour d’une journée puis revenir à l’hotel. 

Même le gouvernement de Bali suit le mouvement, en soutenant le développement et la création de nouveaux « villages touristiques ». Il a ainsi l’objectif de créer et développer 100 villages touristiques d’ici à 2018 (on estimait ce nombre à 166 en 2014). Chaque village, s’il en fait la demande, peut être mis en avant pour ses spécialités, ses activités, ou sa capacité d’accueil. Ensuite, une formation à l’accueil touristique est fournie aux habitants chargés de ce projet. Avec une aide de 300 millions de roupies indonésiennes (environ 20 500 euros) par village à la clef. Afin de s’assurer que ces villages ne se transforment pas en ‘zoos humains’, un groupe local est chargé de former les personnes dans chaque village : le « Kelompok Sadar Wisata. »

Undisan, village à taille humaine

Dans la régence de Bangli, loin des bruits et de l’agitation des grandes villes, le village d’Undisan, où vivent 4000 habitants, reçoit depuis peu de temps un nombre limité de touristes. Sa capacité d’accueil est de 50 personnes par jour, avec une capacité d’hébergement de 20 à 30 lits, dispersés dans différentes maisons privées. Cours de cuisine, de labour, trekking… les touristes peuvent participer, pas seulement regarder. Et l’hôtellerie y est à taille humaine : à l’orée d’une rizière, l’hôtel De Klumpu se veut l’antithèse des grands hôtels de luxe. Il a été créé pour les voyageurs qui recherchent le calme, nécessaire par exemple à la pratique du yoga ou à la méditation. Le lieu gère aussi intelligemment ses déchets : pas de bouteilles en plastique mais des gourdes à remplir à la fontaine à eau ! L’hébergement chez l’habitant peut aussi devenir un moyen d’expliquer l’art de vivre balinais à travers l’architecture. D’Umah Bali, par exemple, est une maison bourgeoise construite suivant les règles architecturales traditionnelles qui peut accueillir une dizaine de touristes.

D’Umah Bali, ou l’immersion dans une maison traditionnelle

L’architecture balinaise est extrêmement populaire dans le monde. Ses matériaux naturels, son principe philosophique, Asta Kosala Kosali, qui divise l’univers en trois parties: le royaume des dieux (ciel), celui des hommes (terre) et celui des démons (mer), en font un exemple unique au monde. Comme le veut la tradition, l’architecture de la maison d’hôtes Umah Bali est à l’image du corps humain : la tête pour le temple, le tronc pour la maison principale et les jambes pour la cuisine… Les pièces de la maison sont construites en plusieurs bâtiments séparés. Le point cardinal le plus important pour toutes les maisons balinaises traditionnelles est celui qui mène au Mont Agung. C’est donc vers lui que pointe le temple familial, situé au nord-est de la maison : en direction des dieux du Mont Agung et du temple Besakih pour le Nord, et en direction du lever du soleil pour l’Est. Sa fonction est d’honorer les dieux et les ancêtres au quotidien. « Il a déjà été utilisé une fois par les clients pour méditer », précise toutefois Rocky, notre guide local.

La culture et la compréhension des conditions de vie des Balinais passe aussi par le système scolaire : des visites aux écoles qui reçoivent des dons de l’hôtel de De Klumpu sont proposées : l’école primaire d’Undisan et l’école hindouiste de Gurukula pour enfants défavorisés.

« C’est comme n’importe quel collège et lycée, mais uniquement pour les hindous. Ils apprennent les sciences, les maths… mais ils ont en plus des cours d’hindouisme, son histoire, le Mahabharata… Ils apprennent aussi le style de vie hindou : la cuisine végétarienne, le yoga, la méditation sont pratiqués chaque jour. La danse balinaise et le gamelan (orchestre balinais, ndlr) sont aussi enseignés », explique Veronica, 26 ans et enseignante de religion hindouiste à Gurukula.

Umabian, villégiature royale

Dans la régence de Tabanan, le contrôle du tourisme passe notamment par le refus de voir se développer des resorts, véritables ‘ville dans la ville’. Pour être autorisés, les bâtiments ne doivent pas occuper plus de 30% des sols. Les 70% doivent être laissés à l’état naturel. C’est ici, dans le district de Marga, près de Mengwi, que le village d’Umabian s’anime au rythme des événements culturels touristiques du Puri Taman Sari. Plus qu’un hôtel, il s’agit d’un Palais de la famille royale de Mengwi, géré par le fils d’Agung Prana, propriétaire du Taman Sari à Pemuteran.

Ngurah Beratha, chargé des relations publiques de l’hôtel, nous raconte son passé : « L’histoire nous dit que c’est dans ce village que le roi et sa soeur ont fui leur Royaume de Mengwi lorsque celui-ci a été attaqué par le royaume de Denpasar au XIXè siècle. Quand cette terre s’est avérée paisible et à l’abri des ennemis, lui et ses fidèles ont construit la maison royale et le village au milieu des plantations. Puis cette maison a été déplacée à son emplacement actuel il y a une trentaine d’années, au milieu du village. » Construit en 1998 en vue de préserver les traditions, la culture et les arts, ce palais a aussi profité des contacts de son propriétaire dans l’industrie du tourisme. Construit avec 5 chambres pour les invités, il en propose aujourd’hui 28, dont 10 suites et une villa en bambou, pour répondre à la demande croissante. Il s’agit d’une ‘halte villageoise’, dont l’organisation est basée sur la participation de la communauté.

Cuisine, danse, musique, réception… Un mariage avec 250 convives fait travailler les trois-quarts du village.

La participation du village réside premièrement dans la possibilité de travailler pour l’hôtel en tant qu’employés, ou lors d’événements culturels. Un mariage avec 250 invités fait ainsi travailler les 3/4 du village pour réaliser les offrandes, les dances, la musique… Un ‘extra’ qui leur permet de rester au village et d’y participer aux cérémonies traditionnelles, plutôt que de chercher du travail en ville. Les fruits et légumes sont achetés au marché, directement au producteur local, ou plus rarement auprès de la coopérative (subak). L’hôtel fait également des dons, lors des cérémonies ou au Club jeunesse (pour les célibataires).

La question de la propriété constitue également un débat épineux dans ce pays qui s’est affranchi en 1945 de 350 années d’occupation coloniale. Qu’il s’agisse d’un investissement ou d’une résidence, la pleine propriété reste majoritairement interdite aux étrangers, même si la Regulation No. 103/2015 a récemment assoupli la législation. Il faut dire que l’augmentation des prix des villas, entre 5 et 20 % chaque année, en fait un investissement immobilier attractif, tout comme un rendement locatif élevé (entre 10 et 20%).

Pour préserver Umabian comme Pemuteran, Agung Prana encourage les habitants à ouvrir des chambres d’hôtes. Mais il a aussi invité ses proches et les gens du village à devenir co-propriétaires de son propre palais. Les contrats sont renouvelables et ils peuvent s’occuper de leurs réservations s’ils le souhaitent.

Kidian Plaga, chez les producteurs de café

La limite de ces villages touristiques n’en reste pas moins le partage des bénéfices. De nombreux villageois se plaignent de la faible part qui leur est redistribuée, alors que les bénéfices restent concentrés dans les mains d’un particulier, fusse-t-il Balinais. Pour rester autonomes vis-à-vis du développement touristique sur leur territoire, quatre villages se sont ainsi alliés au réseau JED (Village Ecotourism Network). Pour eux, il s’agit de faire de la population un véritable acteur, un sujet et non un objet du tourisme :

« Dans les villages touristiques, les activités sont créées quand les touristes arrivent, mais la communauté n’est pas impliquée et l’argent va à un propriétaire. Ici, les villageois restent propriétaires, on partage les bénéfices. Les touristes découvrent le village dans l’état où il est, avec les activités telles qu’elles s’y déroulent. On ne fait pas de cérémonie spécialement pour les touristes. S’il y a une cérémonie, nos clients peuvent s’investir avec la communauté, préparer les offrandes avec elle, présenter leurs condoléances… », explique I Gede Made Astana Jaya, manager de JED.

Le réseau est constitué en deux niveaux de coopérative : une dans chaque village, et une pour le réseau JED. Quand un client réserve, sur 75 dollars par personne, plus de 60% des bénéfices vont directement au village, via la coopérative du village. Le reste de l’argent va au management de JED. Pour l’argent qui va au village, la communauté a autorité pour le redistribuer  (au cuisinier, au guide local, contribution au village..). À la fin de l’année, si JED fait un bénéfice, il est encore redistribué aux villages à parts égales. 400 clients sont reçus chaque année dans l’ensemble des villages, ce qui représente environ 30 000 euros, dont 60% sont directement redistribués aux villages. Le nombre d’invités est limité à 10 par village.

« Il ne s’agit pas seulement de tourisme mais de la conception et de la gestion de notre culture, de notre nature… et du partage des fruits de notre travail. Nous mettons toujours en avant le fait que les villageois doivent d’abord garder leur travail car le tourisme est très fragile. À la moindre catastrophe naturelle ou accident d’avion, les touristes ne (re)viennent pas. C’est donc important que les villageois gardent leur revenu principal et que le tourisme ne soit qu’un supplément… et qu’ils restent propriétaires », précise le manager de l’organisation.

Tenganan, village connu pour sa loi coutumière qui impose l’égalité entre femmes et hommes et interdit de vendre son terrain à l’extérieur du village, fait partie de ce réseau. Pourtant connu des agents de voyage, il ne profitait pas de cette industrie qui ne lui laissait que des dons. Il a donc rejoint le réseau JED pour acquérir plus d’expérience et de revenus, et maîtriser ce qui se dit du village.

Gede est agriculteur et guide local de Kiadan Plaga, un village de 800 à 900 habitants, également membre du réseau JED : « Nous croyons en un tourisme different. Ici 90% des villageois sont fermiers. Les gens qui ont vendu leur terre ne récoltent qu’une somme d’argent pour un moment mais ce n’est pas pérenne. Nous sommes heureux de pouvoir garder notre terre au sein de ce projet d’écotourisme. D’autant que les gens peuvent avoir des revenus de leur terrain ET du tourisme.

« Et nos activités religieuses sont très proches de notre activité agricole. C’est aussi un mode de vie. Dans notre village nous avons 5 cérémonies proches de nos activités : quand nous commençons à cultiver la terre, quand nous plantons les graines, quand nous récoltons… Chaque étape est accompagnée par un rituel. La culture et la terre doivent être protégées ensemble. » Une redistribution des bénéfices a sans aucun doute l’avantage d’instaurer une relation plus saine entre le touriste étranger et les Balinais. Gede, le manager de JED, est néanmoins plus nuancé : « Au moins certains villages touristiques font de gros profits. Dans notre système il y a une faiblesse quand on veut faire des progrès : les villageois ne sont pas motivés car le tourisme n’est pas une source de revenus prioritaire et cela leur suffit. » 

Subak : au-delà du système d’irrigation des rizières

Le système des subaks, en tant que manifestation de la philosophie du Tri Hita Karana a été reconnu en 2012 au patrimoine mondial de l’Unesco. Au-delà du système d’irrigation le subak est une organisation paysanne. Il en existe deux sortes : sur les terres humides et sur les terres sèches. Le premier concerne le riz, et prévoit un système d’irrigation. À Kiadan Plaga, sur terre sèche, il n’y a pas de système d’irrigation et le subak concerne des plantations variées (soja, cacahuètes, oranges, cacao, patate douce, citronnelle…). Il s’agit du ‘subak abian’. « Nous avons un leader, des droits (services sociaux) et des obligations (participation aux ceremonies, nettoyage…) C’est aussi via le subak qu’arrivent les aides gouvernementales (engrais, formations…) », explique Gede, producteur de café de Kiadan Plaga. La superficie du village est de 245 hectares, dont 170 hectares de terre agricole, servant principalement à la culture du café bio. La terre de Kiadan Plaga ne donne des récoltes de café qu’une fois par an. Le café y a été introduit par le gouvernement en 1983. Le rendement était meilleur qu’avec le riz cultivé sur terre sèche. Ici, presque chaque famille dispose d’un hectare de terre agricole et appartient, à ce titre, au subak. Tous vivent des produits de la terre. Ils vendent leurs fruit et légumes chaque chaque jour à Denpasar, la capitale, à environ 1h de route.

Reste aux villages touristiques à surmonter le défi du marketing. Le gouvernement vient de signer un contrat avec l’association de professionnels Asita, chargée de promouvoir ces villages. Devant la gourmandise des agences de voyage qui réclament jusqu’à 50 %, JED a choisi de développer sa communication en interne, sur son site internet, des brochures, le bouche à oreille des clients… Une fois de plus, les Balinais seraient-ils en train de prouver qu’ils peuvent mettre le tourisme au bénéfice de leur culture, plutôt que l’inverse ?