Vivre de la protection des coraux à Pemuteran

Bali, ses plages de sable blanc au sud… et de sable noir au nord. C’est là, en bord de mer, que se niche Biorock, le plus grand projet mondial de restauration de corail. La clé de son succès ? la participation de la communauté locale, mais aussi un développement contrôlé du tourisme.

Pemuteran est un village de 6000 habitants, dans la Régence de Buleleng, au nord-ouest de Bali. À 1 heure de Lovina par la route de Singaraja qui longe la côte, Pemuteran est fréquenté par les plongeurs depuis quelques années pour la diversité de ses fonds marins. Ce petit village de pêcheurs, autrefois réputé pour sa grande pauvreté, connaît aujourd’hui une seconde jeunesse grâce au tourisme. Cette renaissance, il la doit en partie à Agung Prana, « le père de l’écotourisme » dans la région. D’origine royale, celui-ci a fondé l’hôtel Taman Sari à Pemuteran, en 1999.

« Agung Prana a l’habitude de raconter qu’il a eu envie d’aider la population locale car le village était si pauvre que les pêcheurs ne pouvaient même pas vendre leur poisson. Ils pêchaient pour leur propre consommation et stockaient le poisson pour le consommer tout au long de l’année. Même pendant la saison des pluies, la terre était trop sèche pour y cultiver autre chose que du maïs », confie Ni Putu Widayati, manager de l’hôtel.

Dès les années 1990, Agung Prana veut donc d’abord faire de Pemuteran une destination qui profite à ses habitants, contrairement au modèle qui se profile déjà dans le sud de Bali. Il crée un premier hôtel en 1996 (le Pondok Sari). L’idée est d’aider les habitants par l’embauche et la formation (90% du personnel vient du village). Il encourage également les villageois à créer des chambres d’hôtes.

Dès les années 1990, Agung Prana veut donc d’abord faire de Pemuteran une destination qui profite à ses habitants. La protection de l’environnement est venue un peu plus tard.

Ce n’est qu’un peu plus tard qu’est venue la nécessité de protéger l’environnement. L’occasion d’agir lui sera donnée par Rani Morrow-Wuigk, plongeuse australienne d’origine allemande. Alors que les coraux étaient déjà menacés par les escargots ou les étoiles de mer, mais aussi les techniques locales de pêche (aux bâtons de dynamite), en 1997, le phénomène climatique El Nino provoque un réchauffement des eaux, qui finit par détruire la plupart des coraux… et précipiter le départ des poissons. La plongeuse a l’idée d’utiliser à Pemuteran un procédé inventé dans les années 1970 par un architecte des infrastructures marines allemand, Wolf Hilbertz.

Au milieu des années 1970, ce dernier avait immergé une structure métallique reliée à un faible courant électrique afin de produire une électrolyse, provoquant l’accumulation de calcaire sur la structure… et la convoitise des poissons. Avec le biologiste marin jamaïcain Thomas J. Goreau, il se rend à Pemuteran faire une première expérience à la demande de Yos Amerta, qui dirige alors un club de plongée à Pemuteran.

Quelques mois plus tard, ils implantent du corail et des poissons réapparaissent. C’est alors qu’Agung Prana, défend ce projet et souhaite développer la restauration du corail autour de son nouvel hôtel en bord de mer, le Taman Sari. Il intervient alors pour que le projet acquiert également l’adhésion du chef du village et de la communauté et les convaincre de vivre de la préservation du corail plutôt que de la pêche à la bombe ou au filet.

La logique est simple : la destruction du corail engendre une baisse de la population de poissons, donc de la fréquentation touristique venue pour la plongée et le snorkeling… ce qui constitue une diminution des revenus des familles. D’autant que Bali, située au cœur du Triangle de Corail, concentre près de 53% des récifs coralliens du monde et 75% des espèces de coraux. Un paradis pour les plongeurs qui peuvent y observer 3000 espèces de poissons !

Avec la communauté, il va donc chercher une solution au développement de cette technologie inédite, brevetée sous l’appellation « Biorock ». Toutes les parties prenantes: la communauté locale et leur chef, l’organisation représentant les clients, les pêcheurs, ont ainsi trouvé un accord pour sauver quelques kilomètres de mer qui apporteraient des revenus à la communauté, à la place de la pêche. En 2000, il crée la Fondation Karang Lestari pour gérer le projet localement.

« En utilisant la technologie Biorock, nous reconstituons le corail deux à six fois plus vite que sa croissance naturelle. Ce système de restauration crée artificiellement du corail, mais du vrai corail. Une fois les fragments fixés, il va croître plus rapidement et plus fortement que le corail ‘normal’ », commente Komang Astika, coordinateur du centre Biorock.

Depuis, le réchauffement climatique a également fait des ravages dans les fonds marins : 75% du récif coralien dans le monde est menacé, 20% des coraux ont déjà disparu et seulement 5% des coraux sont en bonne santé. En 2016, l’eau a atteint la température la plus haute depuis 1998, au point d’endommager le travail de Biorock. En 15 ans, près d’un kilomètre de corail a été restauré le long de la baie de Pemuteran, via des centaines de structures métalliques sous les formes de poissons, d’étoiles de mer, de paniers, ou encore des prénoms des parrains de ‘Baby Coral’ (cliquez ici pour parrainer un Baby Coral !). Un cercle vertueux, encore fragile aujourd’hui du fait du réchauffement climatique, s’est créé entre les ressources de la population locale, la protection de l’environnement et le tourisme.

Concerts et festivals jouent également un rôle important pour rallier le soutien populaire : la plupart des personnes ne sachant pas nager, elles ne sont pas forcément sensibles au sort des barrières de corail, qu’elles ne voient pas. En revanche, elles entendent parler des concerts avec des groupes connus, comme : Lolot Band ou Joni Agung and Double T. L’an dernier, Karang Lestari a lancé le Buleleng Bali Dive Festival, un festival culturel, qui sera peut-être reconduit en octobre prochain et inscrit au programme des festivités touristiques.

La restauration de corail donne aujourd’hui à Pemuteran un rayonnement international. En 2016, la Yayasan Karang Lestari a reçu le prix de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT) récompensant l’excellence et l’innovation touristique. En 2012, elle avait déjà reçu le prix Équateur du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) pour la préservation de sa baie. Sans compter les prix nationaux, comme le prix Kalpataru, décerné aux meilleures initiatives environnementales.

Grâce aux chercheurs et plongeurs bénévoles de la Global Coral Reef Alliance, la méthode Biorock est désormais utilisée dans une vingtaine de pays. Dernièrement, un nouveau projet de l’organisation Pok Masta a démarré dans le village voisin de Pejarakan, dont la baie est endommagée par la pêche (au cyanure) de poissons d’aquarium, cause du blanchiment du corail. Il a profité d’une formation pour la mise en place de la technologie Biorock. Pemuteran reçoit ainsi des chercheurs du monde entier. Ils étudient non seulement le corail ou la population des poissons, mais aussi une forme de tourisme qui a su bénéficier à ses habitants et à l’environnement.

Pourtant les soutiens financiers restent faibles : au départ, l’argent venait principalement de la poche d’une poignée de personnes. Aujourd’hui, l’hôtel Taman Sari, par exemple, continue de payer les factures d’électricité de Biorock, soit 1000€/mois (ce qui représente environ 20% des dépenses totales de l’hôtel en matière d’électricité). Une note qui a pu diminuer de 25% depuis 3 ans, grâce à l’installation de panneaux solaires. Le gouvernement a soutenu ponctuellement quelques structures en fer.

Un cercle vertueux, encore fragile, s’est ainsi créé. Car cette technologie n’aurait pas réussi sans la participation de la communauté pour maintenir le projet : vérifier le courant électrique, l’état du corail, nettoyer les structures… mais aussi stopper les pratiques de pêche illégale. Or, ces dernières ont disparu pour deux raisons : d’une part, il a été expliqué aux pêcheurs que ce faisant, ils tueraient une partie des sources de revenu de leur propre famille. D’autre part, la communauté locale a constitué sa propre garde marine, appelée Pecalang Laut. Six gardes-côte, une soixantaine de bénévoles au total, contrôlent les eaux tous les deux jours. Un système de punition est prévu, approuvé par l’ensemble des villageois. Made Gunaksa, né à Pemuteran, est fier d’être l’un des membres du Pecalang Laut :

« Nous contrôlons notre océan. Auparavant il était ouvert à tous et chacun pouvait faire ce qu’il voulait : pêche à la dynamite, vol de coraux… Depuis 2000, si nous attrapons un pêcheur lors d’une pratique illégale, nous l’emmenons au village pour lui apprendre ses droits et ses obligations. Il doit s’engager ensuite à ne plus recommencer. Cette police traditionnelle locale, est différente de la police indonésienne : nous nous asseyons avec tous les habitants du village, qui jugent le pêcheur ».

Dans la tradition balinaise, le gouvernement ne peut pas interférer dans le règlement du village. Cela rend légale l’action du Pecalang Laut, qui toutefois ne s’applique qu’aux gens du village. En cas de récidive, l’accusé doit apporter 25 kg de riz aux villageois et demander pardon publiquement : « Cette sentence est très difficile car dans le village, cette mesure va engendrer nombre de ragots et le mépris, non seulement vis-à-vis du pêcheur mais aussi de sa famille. Heureusement nous n’avons jamais eu besoin d’aller au-delà de ces punitions. (…) », poursuit Made. Si l’accusé n’est pas du village, le Pecalang Laut appelle la police et il sera jugé selon la loi.

Les pêcheurs, eux, ont plus de poissons qu’auparavant. Surtout, beaucoup travaillent maintenant dans l’industrie du tourisme et ne pêchent plus que pour le loisir. Alors qu’ils allaient pécher chaque jour, ils disposent désormais d’un salaire mensuel, et vont pêcher en extra, s’ils ont des invités à nourrir par exemple, ou lors d’un ‘sunset tour’. Et près de 40% des touristes aujourd’hui viennent justement pour voir ce projet de restauration.

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« Aujourd’hui le niveau de vie a augmenté grâce au tourisme, les maisons sont plus belles… C’était un village vraiment très pauvre. Je ne pouvais pas aller à l’université, mon père ne pouvait récolter du maïs qu’une fois par an et il n’avait qu’une vache et un porc. Maintenant le village est équipé d’infrastructures, avant les habitants ne pouvaient même pas aller au marché, ni utiliser du gaz : il n’y avait que le poisson et nous cuisinions au feu de bois. Maintenant nous arrivons à gérer notre environnement : corail, océan, arbres… Mais cela n’a pas été facile. Nous sommes heureux d’en profiter mais nous ne nous reposons pas sur nos lauriers : avec les touristes viennent les déchets, que nous devons également apprendre à gérer », conclut Made. En témoigne une jeune auvergnate de 30 ans qui, sensibilisée par le snorkeling qu’elle a fait le matin même, participe l’après-midi à une collecte de déchets improvisée sur la plage.

Photos : Sébastien Méric / AlterAsia
Photos sous-marines : Biorock Center